Il y a dix ans, une campagne gouvernementale reposait essentiellement sur la télévision, la radio et l'affichage public. Si elle reprenait les codes publicitaires, elle s'en tenait le plus souvent à un ton institutionnel. Aujourd'hui, l'État ose l'humour et ses communications se déclinent dans une variété de formats, investissant même des plateformes aux codes radicalement différents. Un changement de registre autant que de méthode, rendu nécessaire par l'évolution des usages. Dans cette bataille de l'attention, l'État se retrouve en concurrence directe avec des créateurs de contenus dont le seul métier est de captiver. « Et ce qu'on voit, c'est qu'il a su s'adapter à ces nouveaux codes », observe Aurélie Aubert, professeure en sciences de l'information et de la communication à l'Université Sorbonne Nouvelle.
Une diversification des contenus assumée
Des vidéos courtes sur TikTok aux podcasts produits par la sphère gouvernementale, des lives YouTube lors des grandes annonces à la « gamification » pour informer sur les politiques publiques : cette diversification des formats reflète une volonté d'aller chercher chaque public là où il se trouve, avec les codes qui lui parlent. Une démarche proactive, non sans contrepartie. Sur les réseaux sociaux notamment, elle implique d'accepter de dépendre d'algorithmes imposés par des entreprises étrangères dont les gouvernances sont opaques et parfois hostiles. « Si demain Elon Musk décidait de bannir le compte “French Response” du Quai d'Orsay, il disparaîtrait », observe Aurélie Aubert. Une réalité que les efforts de régulation européenne cherchent progressivement à encadrer.
« Adapter sa communication aux plateformes, c'est aussi composer avec de nouvelles exigences éditoriales. Notamment la brièveté du message, son immédiateté et parfois, la primauté de l'image sur le fond », explique la chercheuse. Un défi que les équipes chargées de la stratégie éditoriale ont progressivement investi, en faisant des réseaux sociaux un espace de décryptage et d'appropriation des politiques publiques. Bercy Décode en offre une illustration : vulgariser la dette, expliquer le budget, rendre la politique économique compréhensible pour tous. Une ambition d'autant plus nécessaire que les attentes sont fortes : selon l'étude La France en grand angle1, 37 % des Français déclarent ne pas voir ce que l'État fait près de chez eux et souhaitent le savoir, tandis que 21 % se disent tout simplement « pas informés » de l'action publique.
des Français déclarent ne pas voir ce que l'État fait près de chez eux et souhaitent le savoir.
ne se disent pas informés de ce que fait l'État là où ils vivent.
Le problème n'est pas nouveau, il a simplement changé de forme. L'État s'est longtemps vu reprocher de s'exprimer dans un langage inaccessible au plus grand nombre, avec une solennité qui creusait l'écart entre gouvernants et citoyens2. « Aujourd'hui, il communique dans des formats que tout le monde comprend. La difficulté, c'est que ces formats ne laissent pas toujours la place pour dire des choses substantielles », analyse Aurélie Aubert.
Quand le divertissement détourne l’État
Il y a une autre dimension de cette bataille de l'attention : le détournement de la parole publique. Des graffitis romains moquant les empereurs aux Guignols de l'Info, la satire du pouvoir a toujours existé. Ce qui a changé, c'est son ampleur et sa vitesse de diffusion. Humoristes, créateurs de contenus, médias d'infotainment : tous se sont emparés de la figure de l'État, pour le détournement, la satire, la caricature.
Face à cela, les politiques français ont aussi choisi de jouer le jeu, en allant chercher ces nouveaux espaces plutôt que de les subir. Privilégier les interviews chez Brut plutôt que dans un JT de 20h, délaisser les conférences de presse pour les podcasts, miser sur les collaborations avec des figures populaires de la culture ou du sport : autant de tentatives d'élargir l'audience tout en gardant la main sur le message. « Ces formats ont aussi l'avantage d'éviter les questions qui fâchent. C'est d’ailleurs un intérêt bien compris des deux côtés », résume Aurélie Aubert. Cette stratégie a pourtant ses limites. « Un État n'est pas un influenceur », rappelle-t-elle. En adaptant sa parole à des formats plus informels, il risque de perdre ce qui fonde sa légitimité : sa capacité à être pris au sérieux quand les sujets l'exigent. « Ce serait problématique si l'État ne parlait plus qu'à ce type de médias, mais ce n'est pas encore le cas. » De son côté, le Service d'Information du Gouvernement préconise d'éviter le recours aux influenceurs à tout prix. Il s'agit aussi de rester « authentique » : éviter les canaux qui jureraient avec l'image de l'État, qu'ils soient en vogue ou non.
Informer plutôt que communiquer
Ce que révèle ce moment, c'est une transformation des attentes des Français en matière de communication étatique. Ils ne veulent plus seulement être informés : ils veulent comprendre ce qu'il se passe, ce que l'État fait et pourquoi. Or, ce travail prend du temps et exige de la nuance. « Même s'il y a eu des efforts récents, les réseaux sociaux ont principalement servi à diffuser des messages, observe Aurélie Aubert. Ce qu'il faut maintenant, c'est que l'administration les utilise pour expliquer. » C'est pourquoi les médias traditionnels restent indispensables : « La télévision, que l'on croyait dépassée, est celui dans lequel les Français disent avoir le plus confiance. Et sur des sujets majeurs, la conférence de presse classique garde une légitimité que le format court ne peut remplacer. »
L'équilibre, si tant est qu'il existe, tient à quelques principes : être présent sur différents canaux sans s'y dissoudre, s'approprier les codes des plateformes sans s'y enfermer, toucher de nouveaux publics sans renoncer à expliquer. Un équilibre instable, que chaque nouveau réseau et chaque évolution des usages viennent interroger.
Notes et références
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1
Étude La France en grand angle, Harris / SIG, 2025. -
2
Quand la communication publique travaille son expression. Les administrations à la recherche d’un « langage clair », Alice Krieg-Planque.


















