MEDIASCOPIE D’UN PAYS

Views Studio SIG – Service d'Information du Gouvernement

Qu'est-ce que la Médiascopie ?

La lecture par Views de l'année médiatique 2025 pour le Service d'information du Gouvernement.

Quels sujets ont occupé l'espace médiatique français en 2025 ? Pourquoi, et avec quelle intensité ?

Le mot du SIG

Édito

Michaël Nathan Directeur du Service d’information du Gouvernement

Dans un espace public saturé de messages, d’images et de signaux parfois paradoxaux ou contradictoires, chaque sujet d’actualité devient le terrain d’une compétition : les faits y disputent leur place aux récits et aux émotions, dans des logiques structurées par les communautés et les algorithmes. C’est dans cet environnement fragmenté que s’inscrit cette édition 2025 de la « Médiascopie d’un pays ».

Depuis plus de vingt ans, le Service d’information du Gouvernement observe les dynamiques médiatiques qui traduisent et structurent le débat public à travers sa publication annuelle, « l’année médiatique ».

Enrichie depuis trois ans par des partenariats avec des médias experts du décryptage des tendances sociétales, cette démarche prolonge le même objectif : rendre compte des sujets qui ont marqué l’année, tout en éclairant les mécanismes par lesquels ils émergent, circulent, s’installent ou s’effacent, afin d’aider les communicants à mieux saisir les circuits de l’attention pour diffuser leurs messages plus efficacement.

Cette ambition se prolonge dans un format renouvelé. Les données de visibilité médiatique (UBM), croisées avec des indicateurs issus des réseaux sociaux, des études d’opinion et des sources institutionnelles, ainsi que les contributions d’experts demeurent au cœur de l’analyse. La revue franchit une nouvelle étape : elle accorde une part entière à la projection, en faisant dialoguer rétrospective de l’année et analyses prospectives des courants qui traversent la société française.

Cette année, Médiascopie d’un pays se déploie également en ligne pour permettre un accès plus large et plus fluide aux analyses comme aux données clés. Les data visualisations y offrent de nouveaux modes de lecture, pour rendre visibles les dynamiques complexes qui traversent l’espace médiatique.

La bataille des imaginaires est le fil rouge de cette édition, imaginée en partenariat avec Views, média qui décrypte les transformations culturelles, numériques et générationnelles. L’information est traversée par une concurrence permanente entre récits institutionnels, citoyens, militants, médiatiques et algorithmiques.

Dans ce paysage, une donnée ne vaut pas seulement par son exactitude : elle vaut aussi par sa capacité à générer de la réaction et de l’engagement, à être reprise, incarnée, visualisée ou transformée en récit collectif.

Médiascopie d’un pays revient ainsi sur les grandes dynamiques informationnelles de l’année : pics de visibilité, place de l’État dans la bataille de l’attention, « trouble » créé par l’intelligence artificielle, rôle croissant des communautés numériques dans l’agenda médiatique.

Elle ouvre aussi le regard vers les débats qui s’annoncent : polarisation entre féminisme et masculinisme, climat abordé comme un sujet de santé, rapport des plus jeunes aux réseaux sociaux, ou hypothèse d’une IA intervenant dans le choix démocratique.

Parce que les images et les formes sont devenues l’un des langages dominants de l’actualité, cette édition leur consacre une séquence spécifique. La galerie de l’année propose une lecture sémiologique des visuels qui ont marqué 2025 et éclaire leur rôle dans notre compréhension collective des événements.

Comprendre l’information, aujourd’hui, c’est observer les récits concurrents, distinguer les images qui s’imposent et détecter les signaux qui annoncent les débats de demain.

Dans cette bataille des imaginaires, la communication étatique doit continuer à éclairer pour rendre l’action publique plus intelligible. Telle est l’ambition de cette édition estivale, qui paraît au moment où chacun prend le temps de se ressourcer et intervient pour donner un nouvel élan à la rentrée.

01.

365 jours de couverture médiatique

Chaque case représente un jour de l’année 2025, colorée selon le sujet le plus visible ce jour-là dans le « bruit médiatique » (UBM).
Cette lecture offre une vision des grands temps forts médiatiques, sans prétendre couvrir l’exhaustivité des sujets traités dans les médias (exemple de certains marronniers ou sujets de divertissement).
À noter qu’un sujet dominant n’exclut pas la présence d’autres actualités le même jour, il signale une exposition médiatique plus forte.
Sélectionnez un jour pour découvrir la date, le sujet principal et son niveau d’exposition UBM.

UBM : l’Unité de Bruit Médiatique (Onclusive) mesure la visibilité d’un sujet dans les médias, en combinant l’espace éditorial consacré au sujet et l’audience exposée.

Jour 1/365 · chargement des données...

JAN FÉV MAR AVR MAI JUN JUL AOÛ SEP OCT NOV DÉC

Les sujets les plus représentés

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365 jours, un sujet dominant
Date, sujet et niveau d’exposition UBM s'affichent ici à la sélection d'une case.

De quoi a-t-on parlé en France en 2025 ?

Peut-on encore parler d’espace médiatique ? En analysant les sujets les plus évoqués en France en 2025, une chose devient flagrante : nous ne vivons pas tous l’actualité de la même manière.

Quand certaines informations sont considérées comme essentielles par certains Français, d’autres n’en entendent jamais parler. Alors qu’une partie de la population s’informe principalement avec la télévision, une autre ne se nourrit que de médias sociaux1,2.

Les évidences des uns sont les terra incognita des autres. Les seniors connaissent-ils , podcast numéro 1 sur Spotify en France en nombre d’écoutes3 ? Que pensent les lycéens des thématiques de « C à Vous », dont l’âge moyen des téléspectateurs est de 67 ans4 ?

En cause, la personnalisation de nos environnements médiatiques, les bulles de filtres qu’ils créent et les qu’ils renforcent. Plus les Français s’intéressent à un sujet, plus ils reçoivent et consomment des contenus liés à celui-ci.

Mais surtout, ils ne voient pas le reste des médias et leur production. Validant encore un peu plus le fait qu’il n’existe que ce que l’on consomme et créant ainsi une réalité informationnelle qui nous est propre.

« On ne vit pas de ce que l’on mange, mais de ce que l’on digère ».
Alexandre Dumas

C’est plus que jamais vrai pour ce qui est de l’information.

G. , auteur de (PUF, 2025), propose le concept de post-réalité, le moment où il ne s’agit plus seulement de croire à des mensonges, mais de fuir ou remodeler le réel lui-même pour qu’il corresponde à ce que nous désirons.

Notre réalité modifie notre vision de l’actualité, mais aussi qui nous sommes. Parce que l’humain se définit par rapport à la société dans laquelle il vit, il se met à ressembler à ce qu’il absorbe.

Les cloisons deviennent des murs. Les algorithmes des catalyseurs. Quand tout le monde a l’opportunité d’avoir l’audience d’un média, les sources se multiplient. La fiabilité se dilue et les croyances abondent. Dans cette configuration, il existe autant d’espaces médiatiques qu’il y a de Français, et tous coexistent. Révélateurs d’une culture globale fragmentée qui ne se retrouve que sur de rares sujets.

Et pourtant. Même dans ce paysage morcelé, certains sujets parviennent à s’imposer au niveau national.

À l’aide de notre indicateur d’Unité de Bruit Médiatique (UBM - voir encart), nous sommes allés à la recherche de ces sujets qui suscitent l’intérêt médiatique le plus fort pour ensuite les compiler dans notre Mur du son.

Ce qui frappe, c’est que plus un sujet divise, plus il met les médias et les Français d’accord sur son importance. L’instabilité politique en France ou encore le retour de D. Trump sont les évènements ayant le plus marqué les Français en 2025 (47 % et 40 % respectivement)5. Le sujet de l’environnement au sens large (117 707 UBM pour les questions écologiques et 89 728 UBM autour des catastrophes climatiques), les conflits armés (73 634 UBM pour la guerre en Ukraine, 66 358 pour le conflit israélo-palestinien) ou encore les débats sur les comptes publics (65 242 UBM) occupent le podium des thématiques les plus mentionnées cette année.

Mais c’est encore en analysant ces sujets qui ont fait l’année médiatique 2025 que l’on comprend le mieux comment les Français vivent et accueillent l’information. C’est ce que révèle le Mur du son, et ce que raconte chacun des huit sujets qui suivent.

Notes et références

  1. 1
    Les pratiques médias des jeunes, Médiamétrie, 2023.
  2. 2
    Les 15-30 ans et les réseaux sociaux comme source d'information, INJEP, 2024.
  3. 3
  4. 4
    Audiences de C à Vous, Médiamétrie, 2023.
  5. 5
    Rétrospective de l’année 2025, Odoxa/Le Figaro, Décembre 2025.

Le mur du son

UBM

L'UBM, ou « Unité de Bruit Médiatique », est un indicateur produit par Onclusive qui mesure la présence d'un sujet dans la sphère médiatique.

Son calcul combine deux facteurs : l'espace éditorial consacré au sujet (en pages pour la presse écrite, en secondes pour l'audiovisuel) et l'audience moyenne du média qui le diffuse.

Le résultat exprime, en moyenne, combien de fois chaque Français a été exposé à ce sujet par le biais des médias. Concrètement, 100 UBM signifie que chaque Français de 15 ans et plus y a été exposé une fois.

Le graphique se lit verticalement, de janvier à décembre : pour chaque sujet, l’épaisseur de la courbe indique son niveau de visibilité médiatique quotidien en UBM.

Les sujets qui ont marqué l’année

Sources des ondes

  1. 6
  2. 7
    Les Français et la réduction de la dette publique, IFOP / Sud Radio, janvier 2026.
  3. 8
  4. 9
    La perception et les inquiétudes des Français sur le réchauffement climatique en période estivale, IFOP, 2025.

L’État face
à la bataille
de l’attention

Comment toucher les Français quand on est en concurrence avec des professionnels du divertissement et de l'attention ? Adopter leurs codes ouvre de nouveaux espaces, mais peut aussi interroger la légitimité de la parole publique. S'en tenir à une communication trop formelle, c'est prendre le risque de ne plus être entendu. Entre ces deux exigences, la communication publique a profondément évolué.

Il y a dix ans, une campagne gouvernementale reposait essentiellement sur la télévision, la radio et l'affichage public. Si elle reprenait les codes publicitaires, elle s'en tenait le plus souvent à un ton institutionnel. Aujourd'hui, l'État ose l'humour et ses communications se déclinent dans une variété de formats, investissant même des plateformes aux codes radicalement différents. Un changement de registre autant que de méthode, rendu nécessaire par l'évolution des usages. Dans cette bataille de l'attention, l'État se retrouve en concurrence directe avec des créateurs de contenus dont le seul métier est de captiver. « Et ce qu'on voit, c'est qu'il a su s'adapter à ces nouveaux codes », observe Aurélie Aubert, professeure en sciences de l'information et de la communication à l'Université Sorbonne Nouvelle.

Une diversification des contenus assumée

Des vidéos courtes sur TikTok aux podcasts produits par la sphère gouvernementale, des lives YouTube lors des grandes annonces à la « gamification » pour informer sur les politiques publiques : cette diversification des formats reflète une volonté d'aller chercher chaque public là où il se trouve, avec les codes qui lui parlent. Une démarche proactive, non sans contrepartie. Sur les réseaux sociaux notamment, elle implique d'accepter de dépendre d'algorithmes imposés par des entreprises étrangères dont les gouvernances sont opaques et parfois hostiles. « Si demain Elon Musk décidait de bannir le compte “French Response” du Quai d'Orsay, il disparaîtrait », observe Aurélie Aubert. Une réalité que les efforts de régulation européenne cherchent progressivement à encadrer.

« Adapter sa communication aux plateformes, c'est aussi composer avec de nouvelles exigences éditoriales. Notamment la brièveté du message, son immédiateté et parfois, la primauté de l'image sur le fond », explique la chercheuse. Un défi que les équipes chargées de la stratégie éditoriale ont progressivement investi, en faisant des réseaux sociaux un espace de décryptage et d'appropriation des politiques publiques. en offre une illustration : vulgariser la dette, expliquer le budget, rendre la politique économique compréhensible pour tous. Une ambition d'autant plus nécessaire que les attentes sont fortes : selon l'étude 1, 37 % des Français déclarent ne pas voir ce que l'État fait près de chez eux et souhaitent le savoir, tandis que 21 % se disent tout simplement « pas informés » de l'action publique.

des Français déclarent ne pas voir ce que l'État fait près de chez eux et souhaitent le savoir.

ne se disent pas informés de ce que fait l'État là où ils vivent.

À distance de l’action publique
IndicateurPart déclarée
Ne voient pas l’action de l’État près de chez eux37 %
Se disent « pas informés » de l’action publique21 %
Étude La France en grand angle, Harris / SIG, 2025

Le problème n'est pas nouveau, il a simplement changé de forme. L'État s'est longtemps vu reprocher de s'exprimer dans un langage inaccessible au plus grand nombre, avec une solennité qui creusait l'écart entre gouvernants et citoyens2. « Aujourd'hui, il communique dans des formats que tout le monde comprend. La difficulté, c'est que ces formats ne laissent pas toujours la place pour dire des choses substantielles », analyse Aurélie Aubert.

Quand le divertissement détourne l’État

Il y a une autre dimension de cette bataille de l'attention : le détournement de la parole publique. Des graffitis romains moquant les empereurs aux Guignols de l'Info, la satire du pouvoir a toujours existé. Ce qui a changé, c'est son ampleur et sa vitesse de diffusion. Humoristes, créateurs de contenus, médias d'infotainment : tous se sont emparés de la figure de l'État, pour le détournement, la satire, la caricature.

Face à cela, les politiques français ont aussi choisi de jouer le jeu, en allant chercher ces nouveaux espaces plutôt que de les subir. Privilégier les interviews chez Brut plutôt que dans un JT de 20h, délaisser les conférences de presse pour les podcasts, miser sur les collaborations avec des figures populaires de la culture ou du sport : autant de tentatives d'élargir l'audience tout en gardant la main sur le message. « Ces formats ont aussi l'avantage d'éviter les questions qui fâchent. C'est d’ailleurs un intérêt bien compris des deux côtés », résume Aurélie Aubert. Cette stratégie a pourtant ses limites. « Un État n'est pas un influenceur », rappelle-t-elle. En adaptant sa parole à des formats plus informels, il risque de perdre ce qui fonde sa légitimité : sa capacité à être pris au sérieux quand les sujets l'exigent. « Ce serait problématique si l'État ne parlait plus qu'à ce type de médias, mais ce n'est pas encore le cas. » De son côté, le Service d'Information du Gouvernement préconise d'éviter le recours aux influenceurs à tout prix. Il s'agit aussi de rester « authentique » : éviter les canaux qui jureraient avec l'image de l'État, qu'ils soient en vogue ou non.

Informer plutôt que communiquer

Ce que révèle ce moment, c'est une transformation des attentes des Français en matière de communication étatique. Ils ne veulent plus seulement être informés : ils veulent comprendre ce qu'il se passe, ce que l'État fait et pourquoi. Or, ce travail prend du temps et exige de la nuance. « Même s'il y a eu des efforts récents, les réseaux sociaux ont principalement servi à diffuser des messages, observe Aurélie Aubert. Ce qu'il faut maintenant, c'est que l'administration les utilise pour expliquer. » C'est pourquoi les médias traditionnels restent indispensables : « La télévision, que l'on croyait dépassée, est celui dans lequel les Français disent avoir le plus confiance. Et sur des sujets majeurs, la conférence de presse classique garde une légitimité que le format court ne peut remplacer. »

L'équilibre, si tant est qu'il existe, tient à quelques principes : être présent sur différents canaux sans s'y dissoudre, s'approprier les codes des plateformes sans s'y enfermer, toucher de nouveaux publics sans renoncer à expliquer. Un équilibre instable, que chaque nouveau réseau et chaque évolution des usages viennent interroger.

Notes et références

  1. 1
    Étude La France en grand angle, Harris / SIG, 2025.
  2. 2
    Quand la communication publique travaille son expression. Les administrations à la recherche d’un « langage clair », Alice Krieg-Planque.

La parole officielle
à l'épreuve de l'IA

Deepfakes, rumeurs virales, documents officiels falsifiés : l'IA repousse chaque jour ses limites, et nourrit le bruit informationnel. Dans ce flux, comment l'État peut-il agir pour préserver la capacité à distinguer une information officielle d'une autre, fabriquée de toutes pièces ?

L'IA ne se contente plus de créer des images, elle fabrique des contre-vérités d'une troublante crédibilité. Faux arrêtés préfectoraux qui circulent sur des groupes WhatsApp, communiqués gouvernementaux falsifiés sur X et Telegram, allocutions de ministres truquées : la parole officielle peut désormais être usurpée en quelques minutes. Ce qui relevait hier d'opérations d'influence d'État est devenu accessible à presque tout le monde. Dans ce climat d'incertitude, les repères se brouillent : 53 % des Français peinent désormais à séparer une vraie information d'une fausse1, et seuls 33 % se sentent capables de déceler une image générée par l'IA2. « Ce n'est pas une question de naïveté. C'est une limite cognitive face à des outils qui évoluent plus vite que nos repères », explique Alexandre Alaphilippe, directeur d'EU DisinfoLab.

Le sentiment d'être confronté
à des fausses informations

Part des Français ayant le sentiment d'être confrontés plusieurs fois par semaine à des informations déformant la réalité ou étant fausses - par canal en 20253.

Données
Sentiment d'être confronté à des fausses informations plusieurs fois par semaine par canal en 2025
CanalPart déclarée
Dans la presse écrite27 %
À la radio30 %
Sur les sites ou applications de la presse nationale37 %
À la télévision40 %
Sur les réseaux sociaux51 %
3 Baromètre de la confiance des Français dans les médias, Verian / La Croix / La Poste, janvier 2026.

Une parole claire et accessible

Et la tendance n'est pas près de changer. « Dans les années à venir, la capacité à différencier visuellement ce qui est faux de ce qui est vrai va complètement disparaître », tranche le spécialiste. Le comportement des utilisateurs ne facilite pas la distinction : « Aujourd'hui, le citoyen n'est déjà plus capable de se rappeler où il a vu une information. Sur Instagram ou TikTok, il consomme sans regarder la source, partage sans vérifier l'origine. Et s'il ne sait plus d'où elle vient, comment savoir si elle n'a pas été déformée ? » Un vague logo et quelques codes visuels repris à la communication officielle suffisent à emporter la conviction. L'internaute relaie, croit bien faire, et devient sans le savoir le premier maillon de la chaîne de désinformation.

À cette échelle, le problème dépasse la simple désinformation : c'est le rapport au réel que l'IA reconfigure, et avec lui, la capacité des institutions à être reconnues. Or les Français ont une attente particulièrement forte envers la parole d'État. « Ils veulent une parole qui soit à la fois au-dessus de la mêlée et accessible, solennelle et humaine. C'est une exigence très forte, et finalement assez unique en Europe », observe Alexandre Alaphilippe. Dans un environnement où tout tend à se ressembler, ce double impératif rend d'autant plus nécessaire la clarté des codes de la communication étatique.

Les codes comme bouclier

Comment l'État peut-il s'assurer que sa parole reste reconnaissable et crédible dans cet environnement ? Pour Alexandre Alaphilippe, « la première réponse n'est pas technologique, elle est doctrinale ». L'alerte enlèvement en offre la démonstration la plus concrète : depuis son déploiement en 2006, les Français ont appris à identifier ce code visuel et sonore parce qu'ils ont été éduqués à le reconnaître. « En Suède, la logique est poussée encore plus loin : à chaque prise de parole officielle, l'État mobilise les mêmes éléments, une typographie unique, des couleurs invariables, un ton qui ne change jamais. Les citoyens ont intégré ces codes au point que la moindre variation devient suspecte », dit-il.

La France emprunte cette même voie avec une stratégie de marque qui se déploie sur tous les points de contact, en ligne comme hors ligne. Sur le numérique, deux avancées sont obligatoires pour tous les sites et applications mobiles étatiques depuis juillet 2023, l'utilisation d'un nom de domaine en .gouv.fr et l'utilisation du Système de Design de l'État, qui impose sur toutes les interfaces officielles les mêmes repères visuels pour favoriser des services numériques reconnaissables. À cela s'ajoute FR.AIR, l'identité sonore de l'État, un thème musical inspiré de La Marseillaise, conçu pour signer l'ensemble des communications étatiques et en renforcer la mémorisation. En 2025, la marque État s'est encore étoffée d'un territoire sémantique, puis en 2026 d'un territoire iconographique, pour garantir une expérience cohérente quels que soient les canaux. « L'objectif reste de faire en sorte qu'au moindre doute, le citoyen ait le réflexe d'aller vérifier sur le site officiel et se dire que si l'information n'y est pas, c'est qu'elle n'est pas vraie », résume le spécialiste.

Au-delà de la forme, des outils techniques comme la charte ou de Google DeepMind permettent d'apposer sur chaque fichier une empreinte traçant son origine et signalant l'intervention éventuelle d'une IA dans sa fabrication. France Télévisions a déjà adopté la C2PA pour certifier ses journaux télévisés. L'Europe légifère dans le même sens, imposant à partir d'août 2026 aux fournisseurs d'IA de marquer leurs contenus générés ou modifiés, ce qui devrait accélérer l'adoption de ces standards par l'ensemble des acteurs publics.

La certification des IA

Un angle mort demeure pourtant : que se passe-t-il quand un citoyen interroge ChatGPT ou Mistral sur une politique publique ou une actualité gouvernementale ? L'IA répond, souvent avec assurance, parfois avec des erreurs, sans que rien n'indique sur quelles sources elle se repose. Une équipe de chercheurs a inventé une maladie fictive, la « bixonimania », et a observé que des chatbots IA la présentaient comme réelle à des patients qui décrivaient leurs symptômes. L'expérience, relayée par Nature4 en avril 2026, illustre un problème structurel : « Contrairement à un moteur de recherche, ces outils ne renvoient pas systématiquement vers des sources identifiées et vérifiables. L'utilisateur obtient une réponse, sans toujours savoir sur quoi elle repose. »

Des pistes existent pourtant. L'Estonie fait figure de pionnière avec , lancé en 2022, un réseau de chatbots publics alimentés par des bases de données gouvernementales certifiées, qui permet aux citoyens d'interagir avec l'État en langage naturel tout en s'assurant que les réponses reposent sur des sources officielles contrôlées et à jour. En France, des premières expérimentations montrent qu'il est techniquement possible de connecter un à des bases de données officielles certifiées. C'est le cas d', une IA souveraine développée par la depuis 2023 et alimentée par les fiches pratiques de service-public.fr, qui aide déjà les agents publics à répondre aux demandes des citoyens avec des informations vérifiées. Dans le même esprit, le Gouvernement réfléchit à une meilleure centralisation de ses communiqués de presse officiels, afin de renforcer leur traçabilité dans la circulation de l'information.

Un enjeu plus structurel émerge, celui du , ou optimisation pour les moteurs génératifs. Quand un citoyen interroge une IA, celle-ci ne renvoie plus vers une liste de liens : elle synthétise une réponse à partir de sources qu'elle a sélectionnées. Si les contenus officiels de l'État n'en font pas partie, c'est une autre version des faits qui s'impose. Pour l'État, il ne s'agit donc plus seulement d'être présent sur le web, mais d'être cité, repris et reconnu comme source fiable par les outils d'IA. Tout en veillant à ce que ses informations soient reprises avec fidélité, sans céder à une logique de saturation qui privilégierait la présence à tout prix, au détriment de la sobriété et de la qualité de la parole publique. C'est l'un des chantiers que l'accélération des usages place désormais à l'agenda.

Notes et références

  1. 1
    L'exode informationnel, Fondation Jean Jaurès / L'ObSoCo / Arte, décembre 2024.
  2. 2
    Les Français face aux deepfakes, Ifop / Alucare, mars 2024.
  3. 3
    Baromètre de la confiance des Français dans les médias, Verian / La Croix / La Poste, janvier 2026.
  4. 4
    AI chatbots confidently described a fictional disease to patients - Nature, avril 2026.

Le pouvoir
du nombre

Un hashtag surgi de nulle part repris aux quatre coins du monde, une pétition signée par des centaines de milliers de personnes qui ne se connaissent pas, une rumeur qui, à force de circuler, finit par ressembler à un fait. La foule anonyme impose des sujets, fabrique de l'opinion, jusqu'à bousculer l’agenda politique. Mais comment fonctionne cette mécanique, aussi puissante qu'imprévisible ?

Illustration générée par une IA et vérifiée par un humain

En avril 2022, ouvre une toile numérique blanche à tous ses utilisateurs : chacun peut y déposer un minuscule point de couleur toutes les cinq minutes. Le streamer français Kameto comprend rapidement la puissance du dispositif. Il lance l'appel à ses 1,2 million d'abonnés Twitch pour construire ensemble un drapeau tricolore. D'autres communautés tentent de l'effacer aussitôt. Des centaines de milliers de Français s'organisent, se relaient, repoussent les assauts. Le drapeau tient. « Les mouvements de foule ont toujours existé, observe Mehdi Moussaïd, chercheur en sciences cognitives à l'Institut Max-Planck de Berlin. Sauf qu'aujourd'hui, ça va beaucoup plus vite. »

La foule invisible

Ce qui a changé, c'est que cette foule s'est dématérialisée. Elle a perdu ses contours mais pas sa puissance. Des inconnus qui ne se connaissent pas partagent les mêmes contenus, se retrouvent autour des mêmes causes et parfois des mêmes colères. « Les contacts ne se font plus à travers un visage reconnaissable, mais via un pseudo », explique le chercheur. Paradoxalement, c'est là que réside sa force : selon le baromètre La Croix-Verian-La Poste1, les Français font aujourd'hui davantage confiance à des proches pour s'informer qu'à des contenus journalistiques ou à des experts scientifiques, une forme de prime donnée à la proximité. Une information partagée par quelqu'un de son réseau inspire davantage confiance, car lui, à la différence du média qui la relaie, n'aurait rien à y gagner. Sur Reddit, les fils les plus suivis sont d'ailleurs majoritairement des questions-réponses entre anonymes, qui trouvent dans cette horizontalité une crédibilité que les médias traditionnels peinent à incarner.

Mais cette foule numérique n’est pas une masse homogène. Elle se fragmente en microcommunautés aux logiques et aux intérêts très divers. Sur Reddit, des utilisateurs anonymes débattent, construisent des récits collectifs sur des sujets variés ayant trait autant à la vie quotidienne qu’au commentaire de l’action publique. Sur , des communautés plus radicales fabriquent des narratifs qui remontent ensuite dans les fils d'actualité grand public. Des caisses de résonance où les opinions se cristallisent, s'affinent, se transforment en convictions partagées avant de se déverser dans l'espace public. Les bulles de filtre prennent ici une forme active : « Ce n'est pas seulement l'algorithme qui enferme les gens dans leurs convictions, c'est aussi leur propre choix de rejoindre des communautés qui leur ressemblent et de ne lire que ce qui les conforte. »

« Ce n’est pas seulement l’algorithme qui enferme les gens dans leurs convictions, c’est aussi leur propre choix de rejoindre des communautés qui leur ressemblent et de ne lire que ce qui les conforte. »
Mehdi MoussaïdChercheur en sciences cognitives à l’Institut Max-Planck de Berlin

Pour étudier cette circulation, Mehdi Moussaïd et ses collègues ont emprunté leurs outils à l'épidémiologie. La logique est la même que celle utilisée pour le Covid : remonter au patient zéro, cartographier les partages, modéliser la propagation. L'information se transmet, se transforme au fil des échanges, et peut s'éteindre dans l'indifférence ou toucher des millions de personnes.

Bulle de filtre

Concept développé par l'activiste américain Eli Pariser en 2011. La bulle de filtre désigne le phénomène par lequel les algorithmes sélectionnent les contenus auxquels un utilisateur est exposé en fonction de ses comportements passés. En ne montrant que ce qui correspond à ses goûts et opinions, la plateforme l'enferme progressivement dans un univers informationnel qui confirme ce qu'il croit déjà, sans jamais le remettre en question.

La recette de la viralité

Peut-on prédire qu'une information va s'emballer ? « C'est vraiment impossible, tranche Mehdi Moussaïd. Sinon, tout le monde aurait la recette et s'en servirait. » Il existe cependant des ressorts identifiables. « Ce qui émeut et ne demande aucun effort de compréhension fonctionne toujours très bien. » Ce sont précisément les caractéristiques des fausses informations : moins contraintes par la vérification des faits, elles peuvent se permettre d'être plus tranchées, plus spectaculaires. « Elles se propagent environ six fois plus vite que les informations vérifiées et circulent plus longtemps. » Ce n'est d'ailleurs pas toujours le fruit d'une manipulation délibérée. « Au départ, on trouve souvent quelque chose de vrai, observe-t-il. Mais à mesure qu'elle circule, l'information se déforme, toujours dans le sens de ce que la communauté qui la fait circuler a envie de montrer. »

Derrière cette mécanique, l'algorithme de recommandation joue un rôle décisif. Une étude2 a comparé des utilisateurs de X exposés à un fil algorithmique à ceux qui utilisaient un fil chronologique. Le fil algorithmique tendait à amplifier certaines positions politiques vers des orientations plus conservatrices, et ces effets persistaient même après le retour au fil chronologique, comme si l'exposition initiale avait durablement reconfiguré les préférences. « À force d’être exposés à des informations biaisées, on finit par basculer. Il faudrait pouvoir inscrire sur les réseaux sociaux, un message de prévention comme ceux des paquets de cigarettes : attention, l’utilisation de cet outil peut vous influencer », observe le chercheur.

Ce que la foule impose

Mais la foule anonyme ne se contente pas de faire circuler des contenus : elle est aussi capable de faire bouger les lignes. La pétition contre la loi en offre l'illustration la plus frappante. Lancée en juillet 2025 sur le site de l'Assemblée nationale par Eléonore Pattery, une étudiante de 23 ans sans affiliation politique, elle dépasse les deux millions de signatures en quelques semaines, contraignant le Parlement à ouvrir un débat qu'il n'avait pas anticipé. Loin de subir ce phénomène, l'État peut aussi choisir de s'en saisir. Mais sans incarnation, qui cette masse représente-t-elle ? La question n'est pas tant de savoir s’il faut écouter ces signaux, mais comment les interpréter sans se laisser dicter l'agenda par une dynamique virale.

Si la foule anonyme n'a pas de raison de disparaître, c’est parce que les sciences cognitives nous apprennent qu'elle n'agit pas au hasard : elle exploite des biais cognitifs bien documentés, ceux qui nous poussent à croire ce qui confirme nos convictions, à partager ce qui nous émeut, à nous regrouper autour de ceux qui pensent comme nous.

Ces micro-communautés ne sont pas que des vecteurs de colère ou de désinformation. Elles constituent aussi des espaces d'expression qui paraissent souvent plus sincères que n'importe quel sondage. Sur Reddit, la Gen Z raconte son rapport au travail avec une liberté de parole que les études d'opinion peinent à saisir. Des fils documentent leurs aspirations, leurs frustrations, leurs récits de vie qui préfigurent parfois des tendances de fond. Des marques comme Nike ou Nissan ont été parmi les premières à développer une écoute active de ces espaces, y repérant des signaux faibles bien avant qu'ils n'émergent dans les médias traditionnels. Les institutions publiques pourraient adopter la même démarche : cartographier ces communautés, y déceler ce qui se forme avant d'éclater. Apprendre à les lire, c'est se donner une chance de comprendre ce que pensent vraiment les citoyens, et peut-être d'agir avant que la foule ne s'emballe.

Notes et références

  1. 1
    Baromètre de la confiance des Français dans les médias, Verian / La Croix / La Poste, Janvier 2026.
  2. 2
    The political effects of X’s feed algorithm, Nature, Février 2026.
02.
03.

Quand le climat
devient un sujet
de santé publique

Face au réchauffement climatique, les citoyens se sentent souvent spectateurs d'une menace qui les dépasse. Mais le cadmium dans les céréales ou les PFAS dans l'eau du robinet suscitent, eux, une indignation immédiate. Comment ce glissement vers une entrée par la santé renouvelle-t-il l'intérêt pour les enjeux climatiques ?

Illustration générée par une IA et vérifiée par un humain

À la fin des années 1990, la crise de la révèle brutalement ce que des années de rapports scientifiques n'ont pas réussi à rendre concret : nourrir des bovins avec des farines animales pour répondre à une demande alimentaire toujours croissante peut créer les conditions d'une épidémie transmissible à l'homme. « Un lien direct, soudain plus visible, entre les écosystèmes, la production alimentaire et la santé humaine », explique Julia Le Noë, chercheuse à l'IRD spécialisée dans les systèmes agroalimentaires.

Trente ans plus tard, les , ces polluants éternels détectés dans les nappes phréatiques de nombreuses communes françaises, aux effets documentés sur les systèmes immunitaires, digestifs, endocriniens et reproducteurs, ou le qui s'accumule dans les céréales via les engrais phosphatés, sont les symptômes d'un même modèle : une agriculture intensive qui épuise les sols, pollue les eaux et contribue à hauteur d'un quart des émissions françaises de gaz à effet de serre1. Ces contaminations sont indissociables du dérèglement climatique, mais elles n'entrent dans le débat public qu'au moment où les scientifiques en mesurent les effets sur la santé humaine. Dès lors que le climat parle de santé, il cesse d'être abstrait. Et avec lui, invite une nouvelle urgence d'agir.

Une seule santé

Ce glissement dans l'approche climatique, la chercheuse l'observe depuis des années à travers le prisme du One Health. Ce concept, dont les grandes institutions sanitaires internationales se sont emparées au début des années 2000, pose une évidence : soigner les humains sans s'occuper des animaux ni des écosystèmes dans lesquels ils évoluent revient à traiter les symptômes sans s'attaquer aux racines du problème. Les écosystèmes sont aujourd'hui directement menacés par le réchauffement climatique. S'inquiéter de leur dégradation, c'est s'inquiéter de notre propre santé.

Santé de l'environnement Santé humaine Santé animale ONE HEALTH*
*One Health = une seule santé · OMS

One Health

L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) définit le One Health comme une approche intégrée et unificatrice qui vise à équilibrer et à optimiser durablement la santé des personnes, des animaux et des écosystèmes.

Il met en avant le fait que la santé des humains, des animaux domestiques et sauvages, des plantes et des écosystèmes sont étroitement liées et interdépendantes. L'approche mobilise de multiples secteurs, disciplines et communautés à différents niveaux de la société pour travailler ensemble à fomenter le bien-être et à lutter contre les menaces pour la santé et les écosystèmes. Il s'agit également de répondre aux besoins collectifs en eau potable, en énergie propre, en air pur, et en aliments sûrs et nutritifs, de prendre des mesures contre le changement climatique et de contribuer au développement durable.

En pratique, le One Health se traduit par des dispositifs de surveillance partagée entre vétérinaires, médecins et écologues, notamment pour détecter tôt les signaux d'alerte d'un virus animal qui pourrait franchir la barrière des espèces. En France, l'ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire) travaille explicitement dans cette logique, couvrant à la fois les risques alimentaires, environnementaux et animaux.

La pandémie de Covid-19 en est l'illustration la plus récente. Parmi les hypothèses les plus documentées, la destruction des habitats naturels et l'expansion humaine sur des territoires jusqu'alors préservés auraient favorisé les contacts entre espèces sauvages et humains, créant les conditions d'un saut de barrière viral qui a paralysé la planète entière. « Un certain nombre de recherches scientifiques montraient déjà comment tout était plus ou moins imbriqué, mais la pandémie l'a montré brutalement, ce qui a permis de mettre en lumière mondialement ces interconnexions et le besoin d'agir de manière systémique », explique la chercheuse. En avril 2026, dans le cadre de la présidence française du G7, des chefs d'État et des scientifiques du monde entier se sont réunis pour en faire une priorité de la politique internationale.

Parler du climat par l'entrée de la santé peut aussi participer à réconcilier des mondes que les médias s'obstinent à opposer. L'agriculture et l'écologie en sont l'exemple le plus frappant. D'un côté, des agriculteurs renvoyés au rôle de pollueurs ou de victimes de normes absurdes. De l'autre, des écologistes urbains dépeints comme irrémédiablement déconnectés des réalités du terrain et de l'impératif de nourrir une nation. Une opposition que Julia Le Noë juge « très injuste » et surtout dangereusement réductrice. « Aujourd'hui, la question n'est pas seulement de savoir comment les agriculteurs vont rendre l'agriculture durable, mais quelles conditions systémiques peuvent permettre cette transition », dit-elle. Car les agriculteurs sont en réalité parmi les premiers à subir les effets du dérèglement climatique : sécheresses, pertes de rendement, envolée des prix des intrants. « Leur rejet de certaines normes environnementales traduit moins un refus de l'écologie qu'une réaction de survie face aux difficultés qui s'accumulent sur des exploitations déjà fragilisées. » Les citoyens, eux, semblent déjà percevoir instinctivement ce lien : selon une enquête Elabe/WWF2, 83 % des Français identifient l'agriculture et l'alimentation comme les secteurs qui dépendent le plus des services rendus par la nature.

Un cercle vertueux

Ces évolutions de représentations se traduisent déjà par des avancées concrètes. La façon dont les Français choisissent ce qu'ils achètent ou composent leurs repas évolue sous l'effet de préoccupations sanitaires qui rejoignent, souvent sans le savoir, des enjeux environnementaux. « Parmi les choses qui ont encouragé la baisse de la consommation de produits carnés, il y a les messages de santé sur le fait que la consommation excessive de viande rouge et charcuterie est associée à un risque accru de maladies cardiovasculaires », observe Julia Le Noë. Réduire cette consommation, c'est aussi diminuer les émissions de méthane liées à l'élevage, la pression sur les terres agricoles et limiter le recours aux intrants chimiques. La transition que la chercheuse et ses collègues étudient s'inscrit dans cette même logique : non pas convaincre les Français de renoncer à la viande, mais démontrer que des arbitrages alimentaires guidés par la santé peuvent, participer à remodeler les systèmes de production et régénérer les écosystèmes. Une boucle vertueuse, à portée de fourchette.

La leçon est peut-être là : le sujet climatique progresse quand il rejoint les préoccupations du quotidien. Quand il touche à ce que les citoyens mangent, boivent et respirent. Pas parce que le sujet est devenu plus grave. Parce qu'il est devenu celui de tous.

Notes et références

  1. 1
    « Notre alimentation, c'est combien de gaz à effet de serre ? », Commissariat Général au Développement Durable, 2022.
  2. 2
    « Les Français et le lien entre nature et activité économique », Elabe/WWF, février 2026.

Masculinisme
et féminisme :
le clash des algorithmes

D'un côté, une virilité de synthèse vendue dans des vidéos de trente secondes. De l'autre, des décennies de combat féministe prises pour cible. Entre les deux, des millions de Français qui assistent sans le savoir à une guerre d'influence algorithmique. Comment l'État peut-il peser sur ce débat et favoriser le vivre-ensemble ?

« » était le mot le plus recherché en 2025 sur le Dico en ligne du Robert. Le phénomène, lui, est bien plus ancien. Pour l'historienne Christine Bard, spécialiste de l'antiféminisme, les vagues de résistance aux avancées des femmes sont presque aussi anciennes que le féminisme lui-même. « Les plateformes ont néanmoins transformé la question des genres : elles en ont fait un marché, capable d'atteindre et d'impacter durablement les plus jeunes générations à une échelle et une vitesse inédites », observe Laura Verquere, docteure en sciences de l'information et de la communication à l'Université de Lille.

Ce regain ne surgit pas de nulle part. Dans les sociétés traversées par des crises économiques, politiques et identitaires, les imaginaires d'ordre, d'autorité et de restauration refont surface. Le masculinisme en est un symptôme : il propose à des hommes en quête de repères une réponse simple à leurs frustrations, en désignant les avancées des femmes comme responsables de leur mal-être. Ce mouvement de résistance aux acquis féministes, la journaliste Susan Faludi l'avait théorisé dès les années 1990 sous le nom de « backlash ». Un phénomène qui se réactive à chaque moment de bascule.

Une idéologie amplifiée par les réseaux sociaux

Derrière ces courants de pensée, une architecture idéologique commune. « Le masculinisme recouvre un large spectre d'idées partageant un socle commun, explique la chercheuse. L'égalité entre les genres serait déjà acquise, les revendications féministes seraient donc vaines. Certains vont plus loin, estimant que les avancées des femmes auraient même provoqué un renversement défavorable aux hommes. »

Aux franges les plus radicales, les (ou célibataires involontaires) attribuent leur malheur aux femmes. D'autres, comme les , prônent au contraire le travail sur soi, la performance, le contrôle corporel pour reprendre le contrôle sur les femmes. Des approches opposées, mais qui se nourrissent souvent d'isolement, d'un sentiment d'invisibilité et de la difficulté à trouver sa place dans la société1. « Au-delà de l'idéologie, les influenceurs masculinistes vendent une cause et un coupable. Une explication simple et immédiate, qui désigne les femmes comme responsables là où les causes de leurs souffrances sont ailleurs », explique la chercheuse.

Les personnes qui véhiculent ces messages sont pourtant bien moins nombreuses qu'il n'y paraît. « Les recherches montrent qu'en France, il n'y aurait qu'une centaine de comptes à alimenter activement la , dit Laura Verquere. Mais leur audience, elle, est bien plus étendue. La polarisation génère de l'engagement, de la visibilité et, par ricochet, des revenus. » Les contenus clivants sur le genre ne font pas exception à la règle : comme tout sujet polarisant, ils circulent bien davantage que les analyses nuancées. Les plateformes, dont le modèle économique repose sur le temps d'attention, favorisent naturellement leur diffusion. Jusqu'à créer un effet paradoxal : les féministes ou alliés qui réagissent pour les condamner contribuent eux aussi à les faire remonter. « Une des façons de réduire leur propagation, c'est souvent de ne pas les commenter », rappelle la chercheuse.

Red Pill

Empruntée à Matrix, la métaphore de la pilule rouge est devenue le symbole d'entrée dans la manosphère. La « prendre », c'est « voir la réalité en face » : celle d'une société qui discriminerait les hommes au profit des femmes. Face à eux, les « blue pilled », ceux qui n'auraient pas encore ouvert les yeux, restés dans l'illusion d'une égalité de façade. Une dichotomie qui structure la vision masculiniste du monde et alimente le sentiment d'appartenir à une minorité éclairée.

Ce que la guerre algorithmique fait à la société

Les effets de ces discours sur le genre se traduisent dans la façon dont les jeunes perçoivent leur place dans la société. Et c'est chez eux que la porosité est la plus forte. Selon le Rapport annuel 2026 du Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes2, 75 % des femmes de 15 à 24 ans estiment qu'il est désavantageux d'être une femme dans la société actuelle, contre 54 % des femmes au global. Chez les jeunes hommes, le ressenti est tout autre : 60 % sont convaincus que les féministes veulent que les femmes aient plus de pouvoir qu'eux, et 39 % estiment que le féminisme menace leur place dans la société. Selon une étude OpinionWay pour Sidaction de décembre 20253, 51 % des hommes jugent par ailleurs important d'être viril, un chiffre qui monte à 55 % chez les 25-34 ans. Deux générations qui grandissent côte à côte mais qui n'habitent plus tout à fait les mêmes réalités.

Masculinisme et féminisme : ce qu'en disent les Français
IndicateurPart déclarée
Femmes de 15 à 24 ans estimant qu'il est désavantageux d'être une femme75 %
Françaises ressentant ce désavantage54 %
Hommes estimant que le féminisme menace leur place et leur rôle39 %
Rapport annuel 2026 sur l'état des lieux du sexisme en France · Haut Conseil à l’Égalité, enquête Harris Interactive, janvier 20264

Cette polarisation abîme-t-elle la cohésion sociale ? Laura Verquere préfère rester prudente. Les plateformes amplifient et surexposent les tensions, donnant l'impression d'une fracture totale dans la société. « Mais dans la vraie vie, les individus continuent de se croiser, de se lier, de se construire ensemble. Derrière cet effet d'optique, il y a encore des solidarités très fortes, des sociabilités locales, des associations. Ce tissu-là est plus solide qu'il n'y paraît, et ce serait une erreur de l'oublier », dit-elle.

L'État comme acteur clé du vivre-ensemble

Face à ces dynamiques, l'État s'est saisi du sujet. Déclarée du quinquennat depuis 2017, l'égalité entre les femmes et les hommes mobilise l'ensemble du gouvernement autour de quatre piliers : la diffusion d'une culture de l'égalité dès le plus jeune âge, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, la réduction des inégalités professionnelles et la santé des femmes. Campagnes de sensibilisation, référents égalité dans les établissements scolaires, dispositifs de signalement en ligne : autant d'outils pensés pour agir en amont, là où la polarisation algorithmique n'a pas encore eu le temps de creuser les écarts.

Laura Verquere identifie des leviers que les politiques publiques investissent déjà. L'Éducation aux médias et à la Vie Affective, Relationnelle, et à la Sexualité, d'abord. Depuis la rentrée 2025, le programme est obligatoire dans tous les établissements, de la maternelle au lycée. Il aborde explicitement les notions de consentement et de relations respectueuses, là où les discours masculinistes prospèrent précisément sur leur absence. En 2025, le Gouvernement s'est par ailleurs associé au média Simone pour sensibiliser les jeunes sur ce sujet. La santé mentale, ensuite, parce que le masculinisme et l'isolement sont profondément liés. « On a tendance à parcelliser les problèmes en les traitant les uns à côté des autres, dit la chercheuse. Mais le masculinisme a un lien direct avec le harcèlement, la santé mentale, le rapport au numérique. » Ce sont précisément ces chantiers que l'État a choisi d'investir, en faisant de la santé mentale la Grande Cause nationale 2025 puis 2026.

S'attaquer au masculinisme n'est pas sans risques pour l'État, parce que ces enjeux touchent à l'intime. Les faits parlent pourtant d'eux-mêmes. En juillet 2025, le parquet national antiterroriste a mis en examen pour la première fois un jeune homme projetant un attentat inspiré de l'idéologie incel. Le Sénat, de son côté, documente la convergence croissante entre certains discours masculinistes et des mouvements nationalistes ou populistes. C'est précisément parce que les implications sociales du phénomène sont profondes que l'État ne peut pas se permettre de ne pas agir. Comme il l'a fait autour de la question du consentement, il lui revient de tenir ce rôle d'équilibriste : poser les conditions d'un vivre-ensemble fondé sur l'égalité, sans prétendre dicter les comportements.

Notes et références

  1. 1
    « Le petit carré solitaire : incels, isolement et photos-avatars comme toile politique numérique », Ozan Félix Sousbois, Ethnologie française, 2025.
  2. 2
    « Rapport annuel 2026 sur l'état des lieux du sexisme en France », Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes, janvier 2026 - enquête Harris Interactive.
  3. 3
    « Les hommes et le masculinisme », OpinionWay / Sidaction, décembre 2025.
  4. 4
    Rapport annuel 2026 sur l’état des lieux du sexisme en France, Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, janvier 2026 - enquête Harris Interactive.

Sans réseaux,
sans boussole ?

La France a décidé d'interdire les réseaux sociaux aux moins de quinze ans. Si le débat public s'est concentré sur la pertinence et la faisabilité de la mesure, une question demeure : quelles alternatives proposer aux jeunes privés de l'un de leurs principaux espaces d'information ?

Ils ont treize ans, parfois moins, et scrollent en silence sur leur téléphone en rentrant de l'école. Selon une étude de l' publiée en septembre 20251, plus de quatre adolescents français sur cinq de 11 à 17 ans fréquentent quotidiennement au moins une grande plateforme en ligne, et 62 % avouent avoir menti sur leur âge pour s'inscrire. Un phénomène massif, dont les effets sur les plus jeunes sont désormais bien documentés. Addiction aux écrans, exposition à des contenus inappropriés, impact sur la santé mentale, cyberharcèlement : c'est pour répondre à ces dangers que la puissance publique travaille sur la législation autour de l’interdiction de l'accès aux réseaux sociaux pour les moins de quinze ans.

Pour Grégoire Borst, neuroscientifique spécialiste du développement cognitif de l'adolescent, la mesure tient pourtant surtout du symbole : les dispositifs de vérification de l'âge se heurtent encore au droit européen sur la protection des données personnelles, ce qui rend son application très incertaine. « Tant qu'on n'arrivera pas à trouver un moyen fiable de vérifier l'âge des utilisateurs en accord avec le , rien ne changera », tranche-t-il. L'Australie, premier pays à avoir expérimenté cette interdiction à large échelle fin 2025, en apporte une première illustration : selon une enquête de la Foundation2, plus de 60 % des adolescents de 12 à 15 ans qui possédaient déjà un compte avant l'entrée en vigueur de la mesure y ont encore accès. Le tiers restant a migré vers des plateformes alternatives comme , Yope ou RedNote, qui échappent à la réglementation et ne sont soumises à aucune obligation de modération.

Un vide informationnel à combler

Derrière les contraintes techniques se profile un autre enjeu : celui de l'accès à l'information. Les réseaux sociaux sont aujourd'hui le premier canal des adolescents : 51 % des 15-29 ans s'informent sur YouTube ou TikTok3, contre 13 % seulement par la presse écrite. Un environnement certes imparfait, puisqu'une information sur cinq y serait fausse, et où les adolescents sont particulièrement vulnérables : leur cerveau encore en développement les rend plus enclins à partager sans vérifier, à croire ce qui émeut plutôt que ce qui informe. « L'adolescent ne va pas chercher l'information, précise le chercheur. C'est elle qui vient à lui. » Il redoute dès lors qu'« interdire les réseaux sociaux revienne à couper son ouverture sur le monde. »

« Il faut apprendre à l'enfant à distinguer ce qu'il observe de ce qu'il interprète, une source fiable d'une opinion, un fait d'une rumeur. C'est important parce que l'école est la seule institution capable de transmettre ces compétences indépendamment du milieu social d'origine. »
Grégoire BorstProfesseur de psychologie du développement et neurosciences cognitives de l'éducation à l'Université Paris Cité

Une fois cette porte fermée, vers quoi les adolescents vont-ils se tourner ? Grégoire Borst observe déjà deux tendances. D'abord le repli vers les messageries privées, là où les contenus échappent à tout contrôle. Ensuite, l'intensification de l'utilisation des intelligences artificielles génératives : 59 % des 12-17 ans les utilisent déjà4, un taux supérieur à la moyenne de la population française et qui atteint près de 90 % chez les 18-24 ans, donnant une indication de ce qui attend la prochaine génération. La raison est simple : l'IA propose une réponse immédiate, souvent convaincante. Sauf que celle-ci ne dit rien de ses biais, ni de la fiabilité de ses sources. Un terrain d'autant plus fragile que, contrairement aux réseaux sociaux traditionnels désormais contraints de modérer leurs contenus et de rendre des comptes, les IA évoluent encore dans un flou juridique. Ainsi, « pour beaucoup, il ne restera plus que l'information transmise par les parents, avec tous les risques que cela implique en termes de reproduction des biais informationnels d'une génération à l'autre », explique le chercheur.

des adolescents de 11-17 ans se disent exposés régulièrement à au moins un risque lors de l'usage de plateformes en ligne1. Ces risques sont, par exemple :

En France, les mineurs passent en moyenne 4 heures et 11 minutes par jour devant un écran5.

84 % des adolescents de 11 à 17 ans se disent exposés régulièrement à au moins un risque lors de l'usage de plateformes en ligne
IndicateurPart déclarée
l'hyper-connexion72 %
l'exposition à des contenus choquants48 %
l'exposition à des défis dangereux26 %
le cyber-harcèlement16 %
« Mineurs en ligne : quels risques ? quelles protections ? », Arcom, étude BVA, septembre 2025

Ce qu’il reste à imaginer

Mais cette loi peut aussi être une opportunité. Selon l'étude de l’association OPEN publiée en février 20266, 82 % des parents y voient une bonne occasion de parler avec leur enfant des dangers d'Internet. Un point de départ pour un dialogue qui, pour être sincère, doit aller dans les deux sens : car si les parents sont les premiers remparts, beaucoup avouent ne pas maîtriser eux-mêmes les codes et les usages de ces plateformes. La question de l'éducation numérique des parents se pose alors avec la même urgence que celle des enfants.

À côté des familles, une institution joue aussi un rôle clé : l'école. « Les enseignants restent, aux yeux des adolescents, une source jugée digne de confiance », explique Grégoire Borst. Le chercheur plaide pour une introduction à la formation aux médias dès la maternelle. Avant même d'aborder la question des écrans, dit-il, « il faut apprendre à l'enfant à distinguer ce qu'il observe de ce qu'il interprète, une source fiable d'une opinion, un fait d'une rumeur. C'est important parce que l'école est la seule institution capable de transmettre ces compétences indépendamment du milieu social d'origine. »

Enfin, en restreignant l'accès des moins de 15 ans aux réseaux sociaux, l'État prend le risque de se couper aussi de l'un des espaces de dialogue direct qu’il entretient avec eux. « Ces plateformes n'étaient pas seulement des terrains de divertissement, elles sont devenues des canaux de prévention, d'information citoyenne, de santé publique », observe Grégoire Borst. La question de ce qui remplacera ces points de contact n'est pas secondaire : elle est au cœur de la capacité des institutions à continuer à parler aux jeunes, à les informer, à les protéger. Des pistes existent déjà. En s'associant à Disney pour sensibiliser les enfants à la santé mentale via les personnages de Vice-Versa, en installant un bureau de vote factice au festival We Love Green avec l'ONG A Voté, ou en habillant le site de L'Étudiant pour toucher plus de jeunes via un emailing dédié, l'État a déjà esquissé des réponses. Ce que les familles, les enseignants et l'État décideront d'en faire déterminera si elle devient, pour une génération entière, non seulement le point de départ d'une relation plus consciente et plus éclairée au numérique, mais aussi d'une citoyenneté numérique à construire.

Notes et références

  1. 1
    Étude de l’Arcom « Mineurs en ligne : quels risques ? quelles protections ? », septembre 2025.
  2. 2
    Enquête YouthInsight pour la Molly Rose Foundation, avril 2026.
  3. 3
    Les 15-24 ans : des pratiques médias intensives, individuelles et connectées, Médiamétrie, janvier 2024.
  4. 4
    Baromètre du numérique édition 2026, CREDOC.
  5. 5
    Enfants et écrans, à la recherche du temps perdu, Élysée, avril 2024 ; données SPF, Étude Esteban 2014-2016.
  6. 6
    Synthèse de l'étude OPEN 2026, Observatoire de la parentalité et de l'éducation numérique / Toluna / Harris Interactive, février 2026.

Et si l’IA votait
à votre place ?

Imaginez un monde où une intelligence artificielle, nourrie des programmes politiques et de votre profil personnel, décide à votre place pour qui voter. Derrière cet exercice de politique-fiction, une question se pose : comment l'État peut-il agir pour maintenir un débat public éclairé ?

Illustration générée par une IA et vérifiée par un humain

Une présence contrainte

Le scénario paraît d'abord séduisant. Vos revenus, votre métier, votre quartier, vos habitudes de consommation : l'IA sait tout de vous. Elle a aussi ingéré l'intégralité des programmes électoraux, croisé les promesses avec les bilans, pesé les cohérences internes. Ce que vous mettriez des heures à éplucher, elle le restitue en quelques secondes. Et si elle pouvait simplement vous dire : voici le candidat le plus conforme à vos intérêts ? Vous n'auriez plus qu'à appuyer sur un bouton. Le dimanche matin, plus besoin de vous déplacer au bureau de vote. L'acte est délégué, propre, optimisé.

Les données parlent d'elles-mêmes. Une étude Ipsos-BVA parue en janvier 20261 révélait que près d'un Français sur deux envisageait d'utiliser une IA pour se renseigner sur la politique. Quelques mois plus tard, selon une étude Toluna Harris Interactive publiée par le think tank Terra Nova en sortie d’urnes2, 16 % des Français ont effectivement fait appel à un outil d'intelligence artificielle pour orienter leur choix lors des municipales de 2026. Selon la même étude, près d'un tiers de ceux qui y ont eu recours ont déclaré que l'IA a modifié leur intention de vote. Une pratique encore minoritaire, mais qui soulève une question de fond sur la formation du choix politique.

Une confiance qui se déplace

Ce glissement ne s'explique pas seulement par l'attrait de la technologie. Il s'enracine dans une défiance profonde envers le personnel politique et l'information elle-même : selon le baromètre 2026, seuls 22 % des Français déclarent avoir confiance dans la politique, un chiffre historiquement bas, en recul de quatre points en un an3. Thibaut Bruttin, directeur général de Reporters sans frontières, observe que « la fatigue informationnelle que l'on voit dans tous les sondages invite paradoxalement les citoyens à se tourner encore davantage vers l'intelligence artificielle ». Beaucoup renoncent à arbitrer et se tournent vers des agents conversationnels, convaincus qu'ils voient plus clair qu'eux. « Il y a une forme de démission de soi là-dedans qui est assez grave », dit-il. Mais cette rationalité supposée est une illusion : une IA ne produit jamais un choix neutre. Elle est entraînée sur des données sélectionnées, déployée par des entreprises qui ont leurs propres intérêts, et tend par nature à renforcer les biais de confirmation, en renvoyant à l'utilisateur ce qu'il est déjà enclin à croire.

Poussons la fiction un peu plus loin. « Dans ce monde, les candidats adaptent leur communication : un programme rationnel, chiffré, optimisé pour satisfaire les algorithmes ; un discours parallèle, émotionnel et narratif, conçu pour les humains qui voudraient encore se faire leur propre idée, détaille Thibaut Bruttin. Les milliardaires qui possèdent ces outils deviennent, sans jamais se présenter à une élection, les véritables arbitres du choix démocratique. » Des chercheurs du MIT l'ont mesuré lors de la présidentielle américaine de 20245 : un dialogue prolongé avec une IA conçue pour défendre un candidat renforce la préférence partisane de l'utilisateur, tandis qu'une IA opposée érode son adhésion. L'outil ne reflète pas l'opinion : il la fabrique. « Ce que l'on croit être un raccourci vers la clarté ouvre en réalité la voie à une influence diffuse, dont personne ne maîtrise tout à fait les effets », explique le directeur général de RSF.

Les nouvelles règles du débat public

« Ce que ce scénario met en lumière, c'est d'abord la disparition progressive de la dans l'espace informationnel : cette capacité à tomber sur une information qu'on ne cherchait pas, à se laisser convaincre par un argument inattendu et à changer d'avis ». C'est tout le renouvellement des idées politiques qui s'épuise. Concrètement, cela signifie que les programmes sont résumés avant d'être lus, les débats synthétisés avant d'avoir eu lieu, les positions figées avant d'avoir été confrontées à d'autres. L'IA ne crée pas : elle reproduit, compile, moyenne.

Dans ce monde-là, peut-on avoir des convictions qui débordent de sa situation personnelle, qui surprennent, voire dérangent ? Ou la machine a-t-elle déjà décidé pour vous ? « Une société qui délègue sa réflexion politique à des outils entraînés sur son propre passé se prive de la possibilité de penser autrement que ce qu'elle a déjà pensé. La démocratie suppose un effort : lire, comparer, douter, changer d'avis. C'est ce travail intellectuel, souvent inconfortable, qui permet à une société de se renouveler et à un citoyen de se forger une opinion qui lui appartient vraiment. » Quand un outil numérique le court-circuite en livrant une réponse avant même que la question ait été posée, ce n'est pas seulement le choix électoral qui est délégué, c'est la pensée elle-même.

Le retour du politique

Ce désengagement intellectuel peut avoir des conséquences directes sur la confiance envers les institutions. Un citoyen qui n'a pas délibéré ne comprend plus la complexité inhérente à toute décision politique. « Et un citoyen qui se sent moins responsable de son vote parce qu'il y est moins investi est un citoyen qui se désolidarise peu à peu du destin collectif. » Il repose ainsi la question de qui, dans nos démocraties, joue le rôle de , c'est-à-dire de garant d'une information fiable, accessible et indépendante des intérêts privés. « Est-ce que les algorithmes sont aujourd'hui en mesure d'être des tiers de confiance ? Est-ce qu'il est possible d'avoir une neutralité ? Non, pas plus que pour le journalisme. Mais vous n'avez aucune transparence, aucune redevabilité », tranche Thibaut Bruttin. La CNIL elle-même alertait dès septembre 2024 sur les risques que fait peser l'intelligence artificielle sur les processus électoraux, pointant l'opacité des systèmes et l'absence de cadre juridique adapté. Les journalistes, eux, sont soumis à une déontologie professionnelle, contestée, imparfaite, mais publique et opposable.

La démocratie ne se réduit pas à voter. Elle suppose la capacité des citoyens à débattre, à remettre en question, à se laisser convaincre. C'est ce socle que l'IA vient ébranler. En 2025, l’économiste Yann Algan et l’entrepreneur Gilles Babinet ont passé en revue une centaine d'initiatives mondiales cherchant à articuler intelligence artificielle et fonctionnement démocratique. Leur conclusion est sans appel6 : l'IA peut soit renforcer nos démocraties, soit les affaiblir durablement. D'un côté, elle porte la promesse d'une meilleure participation citoyenne et d'une décision publique plus éclairée. De l'autre, elle expose nos sociétés à la manipulation émotionnelle, à la polarisation des débats et à une gouvernance algorithmique que personne ne contrôle vraiment. Tout dépendra de nos décisions collectives. Car c'est bien là le rôle de l'État, veiller à ce que l'espace public demeure un bien commun, propice au débat éclairé et au vivre ensemble. Le choix politique est un acte collectif, imparfait et nécessaire, que chaque génération doit choisir de transmettre.

Ce que les Français chercheraient à savoir en priorité en interrogeant une IA sur une personnalité ou un parti politique4

25 %des Français ont déjà interrogé un modèle d'IA pour se renseigner sur une personnalité ou un parti politique.

54 %chez les 18-24 ans.

Ce que les Français chercheraient à savoir en interrogeant une IA sur une personnalité ou un parti politique
Priorité déclaréePart des répondants
Les principales mesures d'un programme dans le cadre d'une élection39 %
Les principales prises de position de cette personnalité ou de ce parti31 %
Le candidat ou le parti qui correspond le plus à leurs idées30 %
Français ayant déjà interrogé un modèle d'IA pour se renseigner sur une personnalité ou un parti politique25 %
Dont les 18-24 ans54 %
« IA et politique : quels usages par les Français ? », Ipsos / Fondation Jean Jaurès, janvier 2026

Notes et références

  1. 1
    « IA et politique : quels usages par les Français ? », Ipsos / Fondation Jean Jaurès, janvier 2026.
  2. 2
    « IA et politique : vers un outil d'aide, voire d'influence sur la décision ? », Toluna Harris Interactive / Terra Nova, mai 2026.
  3. 3
    Baromètre de la confiance politique - vague 17, OpinionWay / CEVIPOF, février 2026.
  4. 4
    « IA et politique : quels usages par les Français ? », Ipsos / Fondation Jean Jaurès, janvier 2026.
  5. 5
    « Persuading voters using human–artificial intelligence dialogues », David G. Rand et al, Nature, 2025.
  6. 6
    « AI and Democracy: The Coming Civilization », Yann Algan et Gilles Babinet, 2025.

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